LA MAISON NATALE DE LA VIERGE MARIE!

Et tout d’abord qu’on ne nous accuse pas de donner une importance exagérée à une légende sans consistance et qui ne peut séduire que les foules naïves et crédules. On verra plus loin que cette histoire extraordinaire a suscité les multiples travaux de savants historiens. Une cinquantaine de papes, après des enquêtes minutieuses, se sont prononcé en faveur de l’authenticité. Nous sommes donc en bonne compagnie pour discuter de ce merveilleux voyage aérien, précurseur de nos traversées récente au-dessus des océans. Le fait en question est connu dans l’histoire religieuse, sous le nom de « Translation de la Santa Casa de Lorette ». Voici en quoi consiste ce « grand miracle du Monde » selon l’expression d’un panégyriste, l’abbé Gorel.[1] Le 10 mai 1291, apparut subitement, à Tersatt en Dalmatie, dans un petit bois, une sorte de chapelle en pierres de taille. Le curé de l’endroit, très ma­lade, vit au même moment, la Vierge. Elle lui dé­clara qu’il s’agissait de sa maison de Nazareth où eurent lieu l’Annonciation et la Conception de Jésus Christ et où vécut la Sainte Famille. Elle l’avait fait ansporter par les Anges afin de la soustraire à la destruction par les infidèles. Comme preuve de ses affirmations, la Vierge guérit subitement le brave curé. Mais la Sainte Maison ne resta que 3 ans 1/2 en cet endroit. La Madone, mécontente sans doute de son premier choix, chercha une autre place. Le 10 décembre 1294, la chapelle disparut de Tersatt et fut de nouveau transportée par les Anges au delà de la mer. Cette fois, le territoire de Recanati, en Italie, avait été choisi.
Ce n’était pas encore la position idéale. Les puis­sances célestes hésitèrent longtemps. En l’espace d’une année, la Santa Casa changea deux fois de place. Elle resta cependant dans la même région.
Enfin, la Vierge se décida et les Anges, une qua­trième fois, reprirent leur lourd fardeau. Celui-ci fut déposé à Lorette où il ne bougea plus depuis lors, ce qui est très regrettable, car une cinquième trans­lation de nos jours aurait un retentissement énorme et serait une bonne preuve pour les translations précédentes. A Lorette, la Vierge apparut encore à un saint religieux pour lui affirmer que le bâtiment était bien sa maison natale. Voilà, n’est-il pas vrai, une étrange histoire. Aussi, pour qu’on ne nous accuse pas d’exagération, nous en donnerons le résumé en quelque sorte officiel qui parut dans le grand Dictionnaire de la Foi Catho­lique, sous la signature du R.P. d’Alès : « – 9-10 mai 1291. Arrachée de ses fondements par les anges, la Santa Casa de Nazareth est trans­portée par eux à Rauniza, entre Fiume et Tersatto (Dalmatie). Apparition et discours de la Sainte Vierge au curé Alexandre. – 1292. Envoi de quatre délégués illyriens de Tersatto à Nazareth pour vérifier les dimensions respectives du sanctuaire et de ses anciennes fon­dations. – 10 décembre 1294. La Santa Casa reprend son vol, traverse la mer Adriatique, et vient se poser dans le territoire de Recanati. – 10 août 1295. Nouveau transport de la Santa Casa à peu de distance dans le domaine des frères Antiei.- 9 septembre 1295. Envoi par la ville de Recanati d’un ambassadeur au pape Boniface VIII pour lui annoncer l’arrivée de la maison de Nazareth sur son territoire. – 2 décembre 1295. Quatrième et dernière translation de la Santa Casa au lieudit Lauretum.- 1296. Apparition de la Vierge Marie à un anachorète. – Même année. Envoi de 16 délégués à Naza­reth, pour vérification comme ci-dessus. » On avouera que c’est là un « rapport » qui dépasse en puissance et en étrangeté tout ce que nous avons vu plus tard, dans les séances spirites. « Quel étrange spectacle, s’écrie lui-même l’abbé Gorel ; qu’une chapelle qui vole dans les airs de droite et de gauche, sans savoir où se poser… OUI mais… la certitude de ces faits, ajoute-t-il, est ab­solue. » La Maison de la Vierge est une sorte de chapelle surmontée d’un petit clocher, avec deux cloches. Les murs, recouverts d’un enduit peint de sujets reli­gieux, mesurent 9 mètres de long sur 4 de large et de hauteur. Face à une petite porte latérale se trouve un autel et à côté une armoire avec des vases et des ustensiles de ménage. Dans une niche, il y avait une Madone avec l’enfant Jésus. Une étroite fenêtre éclairait le pieux intérieur. C’est celle par laquelle se montra l’ange Gabriel lors de l’An­nonciation. M. Humbertjean nous signale un livre qu’il a trouvé à la Bibliothèque de la ville de Lyon où se trouve la copie authentique de la plus ancienne gravure concernant la Santa Casa. Cette gravure représente une petite maisonnette avec tour carrée accotée, surmontée d’un clocheton moyen âge. Un buste de femme émerge du toit, portant un enfant, tous deux auréolés et la mère couronnée. Quatre anges aux angles, supportent l’édifice, dans l’espace, simulé par nuages et hachures (dessiné par M. Benoît d’Entrevaux, membre du Conseil Héral­dique de France.) Voilà ce que les Anges avaient transporté dans les airs sur une distance de 800 lieues à travers la Méditerranée, l’Asie Mineure, l’Archipel, la Macé­doine, la Dalmatie et l’Italie. La Sainte Maison fut, par la suite, entourée d’une magnifique Eglise où, durant les siècles, les pèlerins ne cessèrent d’affluer, encouragés par la plupart des Souverains Pontifes.
et « apport » extraordinaire ou ce « miracle » selon certains croyants quelles preuves en avons-nous ? De nombreux écrivains catholiques ont soutenu son authenticité, quels faits invoquent-ils en sa faveur ?
On peut classer leurs arguments en trois catégo­ries : les miracles produits par la Santa Casa, le témoignage de l’Eglise, les raisons historiques. « Les Miracles de Lorette, dit l’abbé Gorel, sont venus apporter leur témoignage divin et faire un royal cortège à l’humble demeure de l’Incarna­tion.». Le Pape Benoît XIV écrit que ces miracles sont « innombrables, continuels et extraordinaires » (De Festo Transatiionis, capt. XVI). Ces faits prodigieux sont, suivant Saint Canisius, des « témoignages publics ». En effet, tous les apo­logistes voient dans ces prodiges une preuve déci­sive de la réalité de la translation surnaturelle. C’est d’ailleurs la tradition de l’Eglise à travers les siècles. Toujours elle invoqua les miracles à l’appui de l’in­tervention divine. Lors de la canonisation des saints, elle réclame la constatation de miracles. Seuls, quelques rares théologiens tentèrent de réagir contre cette doctrine, mais sans grand succès. Il fallut l’affaire de Cadouin pour qu’on essayât de séparer le fait miraculeux de l’objet qui semble le provoquer. Ainsi que nous le disait un pieux et savant ecclé­siastique, comment séparer les visions de Bernadette à Lourdes, des miracles qui les suivirent ? Bernadette vit la Vierge, mais si Lourdes n’était pas devenu le théâtre de guérisons « surnaturelles » rien n’aurait prouvé que la petite bergère n’avait pas été simplement hallucinée comme tous ceux qui, à la même époque et au même endroit, et ils furent nom­breux, virent aussi la Vierge, les Saints et Jésus Christ lui-même. On a bien essayé, il est vrai, de citer à l’appui des visions de Bernadette, les prétendus miracles de l’incombustibilité des doigts de la voyante dans la flamme d’un cierge ou l’apparition de la source, mais le R.P. Cros, jésuite, a démontré sans conteste que ces faits n’étaient nullement miraculeux[2]. Notons que là encore on recherche le « témoignage des miracles ». Non, ce qui entraîne la conviction des catholiques, ce sont les guérisons extraordinaires qui se produi­sirent et se produisent encore au dire des apologistes, à la grotte de Massabielle. On aura beau ergoter, on ne peut aller contre cette déduction, toutefois logique d’ailleurs. De même à Lorette, ses partisans s’appuient sur les faits merveilleux qui furent constatés, à travers les siècles, auprès de l’humble chapelle. Nous avons vu que Benoît XIV les déclare très nombreux. Nous ne pouvons pas naturellement les citer tous. Contentons-nous d’en signaler quelques-unes. Le Pape Pie II était gravement malade, au point qu’on désespérait de le sauver. La Vierge de Lo­rette le guérit et il put diriger la Croisade. Peu de temps après, le cardinal Barbo, futur Paul II, transporté à Lorette, fut guéri de la peste et l’épidémie s’arrêta. Un boulet de canon qui devait manifestement écraser le Pape Jules II devint inoffensif, grâce à Lorette. Michel Montaigne visita le sanctuaire et cite un cas de guérison miraculeuse auquel ce sceptique impénitent semble croire parfaitement. Dans le florilège de Lorette, on cite même un autre « apport » d’importance. Un gentilhomme croisé, acculé à la mer par les Turcs, près de Constantinople, invoqua N.D. de Lorette. Celle-ci le transporta subitement avec son cheval, de Turquie en Italie. La vierge de Lorette guérit même les infidèles. Un pacha turc, atteint d’un abcès énorme et douloureux, abandonné par ses médecins, invoqua N.D. de Lo­rette sur les conseils d’un esclave chrétien. Trois jours après, il était guéri. Un Génois, blessé « mortellement », fut guéri à Lorette et laissa en ex-voto le poignard retiré de sa blessure. Dom Biaggio était atteint de « phtisie pulmo­naire au 3° degré ». Sa mort était proche. Il fut guéri subitement à Lorette.
Un Juif converti, le R.P. Libermann, souffrait d’épilepsie. Il guérit, toujours par l’intermédiaire de la Vierge lorettaine. Mais les miracles ne se limitèrent pas à des gué­risons. Comme dans tous les sanctuaires miraculeux, on y constata des sauvetages au milieu des tem­pêtes, des incendies subitement éteints, des possé­dés exorcisés.Une nommée Antonia Argentorix, était possédée du diable, chose très commune à l’époque et que l’on constate plus que rarement de nos jours (le démon perdrait-il de sa puissance ou devenons-nous plus sages ?) Cette Antonia avait été exorcisée à plusieurs reprises, mais sans succès. A Lorette, les démons sor­tirent de son corps, remplissant la chapelle de leurs clameurs. De plus, le Prince des Ténèbres avoua que le lieu où se trouvait la patiente était bien la chambre de la Vierge. Voilà, n’est-il pas vrai, une preuve d’authenticité peu banale : le témoignage de Satan. Il est difficile de trouver mieux. Un religieux, pendant dix ans, vit un globe de feu descendre sur la Santa Casa, témoignage céleste « évident ». Ce fait se produisait le jour de la fête de la Nativité. Malheureusement, ce phénomène lu­mineux a cessé. Les ex-votos placés dans la chapelle sont le té­moignage de nombreux miracles. Avant 1789, ils faisaient du Trésor de Lorette un « des plus riches du monde ». Napoléon Ier lui-même, qu’on n’au­rait pas cru si dévot, offrit un ostensoir orné de diamants. Et l’abbé Gorel conclut justement, en accord avec tous les apologistes : « Dieu ne fera jamais en faveur de reliques dont l’authenticité serait entachée d’er­reur, des miracles proprement dits, avec l’éclat et la continuité qui ne pourraient que tourner au détri­ment de la vérité ». Il est regrettable que les miracles de Cadouin, aussi éclatants que ceux de Lorette, infirment cette opinion si orthodoxe… Dans tous les cas, pour un croyant, la conclusion s’impose : celle de saint Canisius, Docteur de l’Eglise, qui écrivit : « A Lorette, le miracle s’est manifesté avec une telle force, une telle notoriété, une telle constance, un tel éclat, une telle prodigalité que l’Europe entière en est restée stupéfiée et que nul ne peut se soustraire sans témérité à la main toute-puissante du Très Haut, dont tous ces signes manifestes sont autant de témoignages publics qui démontrent à tout l’univers en plus de toutes les autres preuves, la vérité du fait merveilleux de la translation de la Sainte Maison de Nazareth sur le territoire de Recanati ». De même dom Gueranguer écrit : « Au point de vue de la piété catholique, on ne peut nier que ceux-là se rendraient coupables d’une insigne témérité qui ne tiendraient aucun compte des prodiges sans nom­bre opérés dans la Sainte Maison de Lorette ; comme si Dieu pouvait accréditer par des miracles ce qui ne serait que la plus grossière et immorale des su­percheries. Ils ne mériteraient pas moins cette note, pour le mépris qu’ils feraient de l’autorité du Siège apostolique qui s’est employé avec tant de zèle, depuis plus de cinq siècles, à reconnaître ce pro­dige. Enfin, Louis Veuillot, le célèbre écrivain catho­lique, abonde dans le même sens : « Le miracle de la translation de la Maison de la Vierge est aussi clairement constaté qu’il est possible de le désirer. Sans parler de l’autorité de la translation et de l’autorité du fait en lui-même, qui laisse difficilement supposer une supercherie, la seconde trans­lation est attestée par un saint canonisé, le bienheu­reux Nicolas de Tolentino, l’une des gloires de l’ordre de Saint-Augustin, qui demeurait alors à Re­canati. Les chrétiens apprécieront la valeur d’un tel témoignage ; il n’en est point de valable pour quiconque voudrait le récuser. » Devant ces faits prodigieux, le témoignage de l’Eglise ne pouvait être douteux. On possède quatre-vingts documents pontificaux en faveur de l’authen­ticité de Lorette. Ainsi que le dit l’abbé Gorel : « Cela appuie le fait lorétain jusqu’à lui donner la plus grande certitude morale. » Boniface VIII, Jean XXIII, Benoît XII, Urbain VI, Boniface IX, Martin V, Pie II, Sixte IV, Jules II, Léon X, Clément VII, Jules III, Pie IV, saint Pie V, Grégoire XIII, etc., firent maintes déclarations où ils assurèrent que la maison de Lorette était bien celle de la Vierge et lui attribuèrent indulgences et privilèges.
Sixte-Quint, dans une bulle officielle, proclame qu’il s’agit bien de la « chambre où la Vierge Marie est née, où elle a conçu du Saint-Esprit et qui a été transportée par les Anges ». Les Papes suivants continuèrent à honorer le Sanctuaire. Mais il y manquait la consécration litur­gique. La Congrégation des Rites, en 1632, du temps d’Urbain VII, approuva la fête de la Translation fixée au 10 décembre. En 1699, Innocent XXI ins­titua l’office propre avec la messe. Dans le bréviaire romain, l’histoire du prodige est relatée. De nos jours, la fête de la translation est encore célébrée, avec l’approbation de l’Eglise.
Bien entendu, tous ces décrets, ces institutions de messes et de fêtes, ces approbations ne furent accor­dées qu’après études et enquêtes minutieuses de la Congrégation des Rites. Les hauts dignitaires de l’Eglise étaient pour la plupart partisans de l’authenticité. Saint François de Sales et saint Charles Bor­romée y croyaient fermement. Les Papes contemporains, non seulement approu­vèrent les décisions de leurs prédécesseurs, mais encore se prononcèrent formellement en faveur de Lorette. Pie IX, Léon XIII, Pie X, Benoît XV, Pie XI invitèrent les fidèles du monde catholique à honorer la chapelle des miracles. Le Pape Léon XIII, en particulier, a convoqué l’Univers chrétien au 6° cente­naire de la translation.
Il y a mieux; le 12 avril 1916, la Sacrée Congréga­tion des Rites, dans un décret solennel, étend la fête de Lorette à toute l’Italie et aux diocèses de la Chré­tienté qui en font la demande. Elle déclare : « Il s’agit de la maison natale de la Vierge Marie où le Verbe s’est fait chair, qui fut merveilleusement trans­portée en Dalmatie puis à Lorette. » Après ce décret si formel, après les déclarations de cinquante papes, après la consécration liturgique de la messe, il ne saurait être permis à un catho­lique de s’inscrire en faux contre la tradition ou de la combattre par des discussions ou des écrits ». Mais, dira-t-on, il faut donc admettre l’authenticité du prodige et reconnaître que plusieurs milliers de kilos de pierres ont été transportés dans les airs de Palestine en Italie. Pour un catholique pratiquant et non spécialiste des questions historiques, il faut répondre par l’af­firmative. Mais un rationaliste ne s’embarrasse pas des ques­tions d’autorité et l’histoire des miracles le laisse sceptique et pour cause. D’autre part, certains prêtres érudits ont étudié la question en pleine objectivité. Si donc, l’on se place au point de vue strictement scientifique et historique, si on élimine toute idée préconçue, on s’aperçoit bien vite que la preuve est loin d’être apportée de l’authenticité de la transla­tion et que de nombreux arguments s’inscrivent manifestement en faux contre cette authenticité. Voltaire prétend que toute l’histoire du miracle a été inventée par le Pape Boniface VIII « dont on dit qu’il usurpa sa place comme un renard, qu’il s’y com­porta comme un loup et qu’il mourut comme un chien. » Un fait rend déjà suspect le récit officiel, l’ab­sence de documents datant de l’époque du miracle. Aucune pièce, malgré les recherches passionnées des apologistes, n’a pu être trouvée qui relate la trans­lation miraculeuse au moment où elle eut lieu.
Ceci a bien été mis en évidence par le savant cha­noine, Ulysse Chevalier qui, dans une étude remar­quable, réfuta impitoyablement les arguments des enthousiastes de Lorette[3]. Nous ne pouvons ici, nous étendre sur les preuves qu’il accumule, dans cette étude magistrale. Le mieux est de se reporter à son travail. Contentons-nous de résumer ses constatations, toutes appuyées par des textes nombreux et incon­testables :1. Le « miracle » resta inconnu à Nazareth, personne ne protesta ou ne signala la disparition d’une partie de l’habitation vénérée. Aucun des itinéraires publiés au XIVe ou au XVe siècles ne mentionne qu’un édifice quelconque ait disparu de l’endroit où se réunissaient les pèlerins. D’ailleurs, rien n’a été enlevé pour la bonne raison qu’il n’y avait rien à enlever. La maisonnette de la Vierge où serait apparu l’Ange était une grotte située sur le flanc intérieur de la ville et creusée dans le roc. « En 1291, il n’y avait ou ne restait rien à transporter en Dalmatie, à moins d’arracher de la montagne le rocher lui-même. » 2. On continua de voir à Nazareth, après 1291, ce que l’on avait vu avant la prétendue translation. 3. Aucune chronique ne signale cette translation qui, « inouïe dans les fastes de l’Eglise, aurait dû laisser dans les imaginations un souvenir impéris­sable ». 4. A Lorette existait, en 1291, une église Sainte-Marie. Un acte de donation du 4 janvier 1194 men­tionne expressément une église paroissiale Sainte-Marie sur le fonds de Lorette. Notre-Dame de Lorette exis­tait donc avant le pseudo prodige. 5. Enfin, on ne commença à parler du fameux miracle qu’en 1472, c’est-à-dire près de deux cents ans après qu’il eut lieu. On admettra que ces deux siècles ont permis à la légende de se former peu à peu et aux témoins qui auraient pu s’inscrire en faux, de disparaître. De plus, ce silence est pour le moins étrange. « Le silence absolu et universel des chroniqueurs contemporains est un argument formidable contre la véra­cité des historiens primitifs de Lorette. Les anna­listes de cette période, qui ont enregistré les faits année par année, ne pouvaient ni ignorer, ni taire des événements aussi publics et retentissants que l’enlèvement par les anges de la maison de Naza­reth. Partant, si les translations miraculeuses et les prodiges qui en furent la suite avaient eu lieu du temps du Florentin Jean Villani, il en aurait fait mention dans sa Chronique. Conçoit-on, en effet, qu’après avoir parlé, à l’année 1291, de la prise de Saint-Jean-d’Acre par les Sarrasins, du massacre de 60.000 chrétiens, des prières et des pénitences ordon­nées à cette occasion par le Pape, toutes choses d’Orient, dont il dit avoir eu connaissance par des marchands dignes de foi qui étaient à Acre, il ne dise pas un mot de la disparition prodigieuse de la Santa Casa de Nazareth ? En 1294, il s’étend longuement sur la fondation de la grande Eglise des Frères Mineurs à Florence, au 8 septembre sur la pose de la première pierre de la restauration de la cathédrale de S. Maria del Fiore et il n’aurait pas dit un mot de l’arrivée miraculeuse de la S. Casa à Recanati. Au cours de son histoire, il relate maints miracles arri­vés en France, en Espagne, en Italie et dans d’autres parties du monde et cela « in edificazione della nostra santa fede ». On ne saurait comprendre qu’un annaliste, tout occupé d’églises et de miracles de la Vierge, ait ignoré et négligé de mentionner les faits extraordinaires dont la Marche d’Ancône aurait été le témoin à son époque. » Si cette légende, comme tant d’autres, doit être rangée parmi les fables pieuses que l’on trouve dans toutes les religions, est-il possible d’expliquer com­ment elle prit naissance ?
Cela est assez difficile, surtout à cause du long silence de deux siècles qui, nous l’avons vu, sépare la production du fait initial des documents qui le signalent pour la première fois. On peut cependant admettre, avec M. Chevalier, que des pèlerins en Terre Sainte, ont apporté comme souvenirs et peu à peu, des pierres de Palestine. Un homme pieux, ayant recueilli une partie de ces reli­ques, aurait construit la chapelle, sans la considérer comme maison de la Vierge. Ce vénérable architecte se serait appelé « De Angelis » d’où la légende qui, lentement, s’est formée et qui, deux siècles après, trouva sa forme définitive. D’après M.J. de Nar­fon[4], on a découvert, dans les Archives du Vatican la preuve de la mission de l’architecte « De Angelis. » Un fait récent vient confirmer cette manière de voir. M. Liber (Idée Libre, mai 1948, p. 140) affirme que M. J. Guiraud, ancien élève de l’Ecole Française de Rome, au­teur de l’Histoire de l’Inquisition et autres travaux d’éru­dition, catholique pratiquant, faisait des recherches aux Archives du Vatican, lorsqu’il découvrit les rapports d’un légat pontifical déclarant que la chapelle de Lorette avait été « penitus eversa » (entièrement détruite) lors des in­vasions. M. Guiraud retrouva ensuite la note d’un entrepreneur qui avait reconstruit la Santa Casa. Cela fut fait aux frais de la famille « des Anges » (de Angelis) célèbre pour avoir comme ancêtres des empereurs (Ange Commène). Tout s’explique : le mot ange a été pris dans un autre sens et la légende est née. Le plus curieux de l’affaire, c’est que M. Guiraud voulut dévoiler l’erreur. Mais Léon XIII le lui défendit et il s’inclina. Encore une fraude pieuse. Les documents, d’après M. Liber, seraient en posses­sion de la famille du médecin de Léon XIII. Inutile d’ajouter qu’on ne les publiera pas de sitôt. D’autres croient que l’idée du transport par les Anges viendrait d’un rapprochement avec l’interven­tion de l’ange Gabriel auprès de la Vierge Marie. Il y aurait eu confusion et, bientôt, l’on crut que l’étrange demeure avait été transportée par cet ange et ses collègues. Quoi qu’il en soit de ces tentatives d’explication toujours hypothétiques et cela se conçoit, il est permis néanmoins de conclure avec assurance que le transport merveilleux, à travers les airs, d’une maison, de Palestine en Italie, n’est nullement établi. Au contraire, tout ce que l’on sait des circonstan­ces qui ont entouré le « miracle » permet de le ran­ger parmi les légendes pieuses si nombreuses dans l’histoire du catholicisme.

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